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Créée dans les années par de généreux mécènes fortunés et visionnaires, Flaine est une station d’avant-garde signée d’un grand nom de l’architecture, Marcel Breuer. Unique au monde, elle mélange le béton, des œuvres d’art monumentales en plein air et le métal, au cœur du Grand Massif. Futuriste dès l’origine, elle mérite qu’on s’y attarde pour la (re)découvrir. Décryptage d’hier à aujourd’hui.
Par Patricia Parquet – Photos : OT Flaine

« L’image est choquante » diront les détracteurs de la station. En effet, on n’aime pas Flaine de but en blanc, on apprend à l’apprécier en découvrant son histoire. 98% des vacanciers ignorent tout de sa création. Les plus enthousiastes sont des architectes ou des étudiants en architecture. Alors pourquoi choisir cette destination haut-savoyarde ? Pour son vaste domaine skiable, réputé l’un des plus enneigés des Alpes, son ensoleillement et bien entendu son architecture incroyable qui mérite de s’y intéresser pour comprendre l’esprit des lieux et la volonté de ses fondateurs.

Créée sur un site entièrement vierge comme Avoriaz et Les Arcs à la même époque, Flaine détonne dans le paysage des stations de sports d’hiver françaises de l’après-guerre. L’architecture de cette station intégrée dite « de troisième génération » est une prouesse architecturale qui ne laisse personne indifférent. Qui d’autre peut s’enorgueillir de présenter en permanence sur son front de neige des sculptures monumentales de Picasso, Dubuffet et Vasarely ? Ici les œuvres d’art, avec leurs couleurs ou leurs rondeurs, adoucissent le côté brut du béton. Les skieurs posent parfois leurs skis sur le Boqueteau de Dubuffet sans se rendre compte de la valeur inestimable de cette œuvre.

Une légende de l’architecture
Eric et Sylvie Boissonnas
La création de Flaine fut une grande aventure. Gérard Chervaz, architecte suisse, et René Martens, originaire de la vallée, découvrent le site à l’occasion de sorties en ski de randonnée au début des années 50 ; ils pensent que ce lieu bien enneigé en hiver et baigné de soleil serait idéal pour implanter une station de ski. En 1958, le maire de la commune d’Arâches leur donne l’autorisation de se rapprocher des personnes intéressées par ce projet. C’est ainsi qu’ils entrent en contact avec Eric Boissonnas (en photo ci-contre avec sa femme Sylvie), géophysicien français vivant aux Etats-Unis et son frère Rémi, directeur de la Banque de l’Union Parisienne qui rêvaient d’un grand projet pour la France.

Pour étudier l’aménagement du massif et orienter les études, on fit appel à Denys Pradelle et Laurent Chappis de l’Atelier d’Architecture de Courchevel, architectes-urbanistes, concepteurs de la station de Courchevel. Ils sont d’emblée associés au projet avec l’ingénieur Ferdinand Berlottier. On confie la conception du domaine skiable au champion de ski Emile Allais. Il fallait encore nommer un grand nom de l’architecture pour compléter l’équipe « afin que son autorité ne puisse être discutée et dont l’esprit soit assez ouvert pour s’adapter au site exceptionnel de Flaine » et faire accepter le projet auprès du Conseil Général.

« Un exemple d’urbanisme et d’architecture moderne »

« Je voulais faire de Flaine un exemple d’urbanisme et d’architecture moderne. J’ai choisi Marcel Breuer car c’était un des grands architectes de l’époque. Il a pensé que le béton se marierait bien avec les falaises de calcaire du site » témoignait Eric Boissonnas. Ce scientifique, excellent skieur, « voulait donner à la France un exemple d’urbanisme et d’architecture moderne de grande qualité ». Il rêvait d’une ville utopique. Il a choisi la montagne car « il n’y a pas de monument historique qui vous empêche de construire une ville ».

Flaine_10A cette époque, Eric Boissonnas et son épouse Sylvie, habitent aux Etats-Unis, dans le village de New-Canaan dans le Connecticut, avec pour voisins de célèbres architectes. Parmi eux, ils choisissent Marcel Breuer, figure emblématique du Bauhaus, ayant à son actif des constructions prestigieuses telles que le Palais de l’Unesco à Paris, le Whitney Museum à New York…. « Nous admirions son talent, sa manière de se remettre constamment en question, son aptitude à voir aussitôt le parti qu’il pouvait tirer d’une nouvelle technique, et aussi, très important, son contact humain plein de chaleur qui devait rendre possible sa coopération avec les architectes et urbanistes français ». Ils lui demandent de créer une station d’avant-garde, écologique avant l’heure, sans voiture et intégrée le mieux possible au site. La station devait être fonctionnelle, facile à vivre avec un accès direct aux pistes.

L’équipe constituée de Marcel Breuer, Laurent Chappis, Gérard Chervaz, André Gaillard et Denys Pradelle a beaucoup de mal à se mettre d’accord sur le plan masse qu’ils finissent par signer. Laurent Chappis et Denys Pradelle se retirent. «Les volontés plastiques de Monsieur Breuer vont trop à l’encontre de mes convictions personnelles » écrivit Laurent Chappis, architecte-conseil du ministère de la Construction. Deux écoles s’opposent, mais le projet est lancé.

D’ombre et de lumière

La construction de la station débute en 1963. Pour mémoire, ce n’est qu’une année plus tard, en 1964, que l’Etat français lance son Plan Neige ; un vaste programme d’aménagement des stations dont le but est de créer une nouvelle génération de stations afin d’attirer des devises étrangères. Le ski se développe très vite afin de lutter contre la désertification en montagne.
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Pendant ce temps, du côté de Flaine, une usine de préfabrication des éléments de béton est construite dans la vallée. Les bâtiments, tous orientés au sud, sont répartis sur trois plateaux : Flaine-Front de neige, Flaine-Forum et Flaine-Forêt. Les lignes reprennent le relief des falaises et le béton s’intègre parfaitement aux lapiaz (formations calcaires), visibles en été. Regardez-les de près, aucun bâtiment n’est identique. Les façades sont taillées comme des pointes de diamant et offrent des jeux d’ombre et de lumière en fonction de la position du soleil. Elles expriment l’un des grands principes de Breuer : « L’architecture doit créer des formes qui supportent la répétition ».

Malgré de nombreux problèmes financiers, administratifs, juridiques, la station est inaugurée en janvier 1969. Les premiers hôtels ouvrent leurs portes : le Flaine (4 étoiles) et les Gradins Gris (3 étoiles) puis Les Lindars (2 étoiles). Le quatrième hôtel fut le Totem (3 étoiles luxe). A côté de ces hôtels, des hôtels-résidences ont vu le jour. Aujourd’hui, il ne reste plus que le Totem, devenu Terminal Neige-Totem. Les autres sont devenus des résidences ou des hôtels-clubs. Marcel Breuer se retire de Flaine en 1977 ; ses collaborateurs parisiens poursuivront la construction de Flaine Forêt, dans le même style.

Hors du temps

Si la station de Flaine est un prototype d’architecture et de design en montagne, le temps n’y est pas suspendu pour autant. Les projets se poursuivent dans le respect du site. Pas question de faire n’importe quoi. Certains bâtiments étant classés, les architectes des Bâtiments de France veillent aux nouvelles constructions. Le Centaure, résidence de tourisme CGH, en est un bel exemple. Après 3 années de fermeture, l’hôtel le Totem, repris par la famille Sibuet, vient de rouvrir ses portes cet hiver (voir notre reportage). De nouveaux hôtels-résidences devraient être créés dans le futur. On parle d’une possible installation du Club Med. En 2019, la station envisage la création du Funi-Flaine; des télécabines qui permettraient de monter directement depuis le bas de la vallée à Magland sans polluer.

Pour apprécier Flaine, nous vous conseillons de venir sans à priori et de prendre le temps de la contemplation pour mieux saisir cette architecture puissante et engagée. Une expérience qui vous laissera un intense souvenir.

 

 

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