La Savoie et la Haute-Savoie ont toujours été un fabuleux terrain d’expérimentation pour des architectes et des bâtisseurs visionnaires qui s’intéressent à l’art d’habiter entre plaines et montagnes.

Parmi eux, Paul-Jacques Grillo, Jean-Louis Chanéac et Pascal Häusermann.

Mélina Ramondenc, architecte diplômée d’État et doctorante à l’École d’architecture de Grenoble, prépare sa thèse sur ces trois architectes, aujourd’hui disparus. Le CAUE74 leur consacre ses prochaines publications.

Qui étaient-ils ? À quoi ressemblait leur architecture ? Quel héritage nous ont-ils laissé ? Décryptage avec Mélina Ramondenc. 

Vous préparez une thèse sur l’utopie dans les trajectoires de Paul-Jacques Grillo, Jean-Louis Chanéac et Pascal Häusermann.

Pourquoi avoir choisi ces trois architectes ?

Ce travail est initié par le Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement de Haute-Savoie qui a proposé de mettre en perspective leurs parcours et leurs démarches de recherche architecturale.

Les trois architectes se sont croisés entre Savoie et Haute-Savoie, à un moment particulier, c’est-à-dire au tournant des années 1960.

Quels sont leurs autres points communs ?

Ils ont eu une démarche prospective qui vise à imaginer la ville du futur et notamment l’habitat de l’an 2000. Ils ont fréquenté tous les trois le Giap, le Groupe international d’architecture.

L’objet du groupe était de réunir les chercheurs, architectes, urbanistes, sociologues… qui réfléchissaient à l’avenir.

Ces architectes se sont beaucoup intéressés à l’habitat.

Les Modernes avaient répondu à la question du logement par les grands ensembles. Et eux ?

Dans les années 1970, Jean-Louis Chanéac et Pascal Häusermann se demandaient comment, au lieu de faire des logements pour tous, on pouvait fabriquer des logements pour chacun, c’est-à-dire où chacun peut s’approprier son espace.

Pouvez-vous nous rappeler qui était Paul-Jacques Grillo ?

Il était l’architecte en chef du projet de la station de Méribel- Les Allues.

Après la guerre, Peter Lindsay, le commanditaire privé, lance avec lui le projet de création de la station de ski.

Il a donc dessiné des projets pour Méribel, mais ne suit pas le chantier de la construction car en 1947, il part aux États-Unis où il continuera une carrière de professeur.

Christian Durupt, son camarade de promotion aux Beaux-Arts, a poursuivi le travail de construction de la station avec son équipe.

À quoi ressemblaient les chalets et les hôtels de Paul-Jacques Grillo ?

Son architecture empruntait beaucoup à l’architecture vernaculaire.

Paul-Jacques Grillo était très sensible aux architectures existantes.

Il était inspiré par la nature et ce qui l’environne, les matériaux locaux, les filières locales. Il a toujours eu le souci de l’ornementation. On voit souvent des fresques dans ses projets.

Quel bâtiment imaginé par Grillo est toujours visible ?

Aujourd’hui, on peut voir la chapelle de Mussillon Notre-Dame-des-Neiges à Méribel, avec sa magnifique fresque.

La chapelle de Mussillon Notre-Dame-des-Neiges à Méribel de l’architecte Paul-Jacques Grillo, avec ses magnifiques fresques
© Sylvain Aymoz

La chapelle de Mussillon Notre-Dame-des-Neiges à Méribel de l’architecte Paul-Jacques Grillo, avec ses magnifiques fresques
© Sylvain Aymoz

Qui était l’architecte Pascal Häusermann, qui vivait à Minzier, à qui on doit des réalisations encore visibles à Douvaine ?

Il travaillait avec son épouse Claude Costy sur de nombreux projets d’habitation en béton projeté.

Leur marque de fabrique : l’architecture organique.

Comment Jean-Louis Chanéac, architecte basé à Aix-les-Bains, et Pascal Häusermann se sont -ils connus ?

Dans la même revue d’architecture, un article est consacré au travail de Costy-Häusermann et un autre à Jean-Louis Chanéac.

Cela a donné l’idée à Jean-Louis Chanéac de rencontrer le couple à Minzier.

En se voyant, ils  se sont tombés dans les bras car leurs recherches étaient assez proches. Ils ont partagé des collaborations très ponctuelles comme à Douvaine.

Jean-Louis Chanéac a pu concourir au futur Centre Pompidou, grâce à Pascal Häusermann.

Racontez-nous comment ? 

En 1971, Jean-Louis Chanéac dessine un projet très organique, très sculptural pour le futur Centre Pompidou.

Il n’est pas encore inscrit à l’Ordre des architectes à l’époque. Il est diplômé de l’École du bâtiment de Grenoble depuis 1951, mais il ne peut pas signer son plan, ni participer au concours.

Il demande à Häusermann de bien vouloir signer son projet.

Que peut-on voir à Douvaine de Pascal Häusermann et son épouse Claude Costy?

La salle polyvalente, l’école maternelle et quelques arcades.

Ecole maternelle de Douvaine

École maternelle de Douvaine © DR

Selon vous, qu’est-ce que les nouvelles générations d’architectes doivent retenir de leurs travaux dans l’art d’habiter ? 

Ce sont des architectures qui sont produites à un moment où on commence à prendre en compte les questions d’environnement.

Ces architectes s’opposent aux architectes modernes qui voulaient faire table rase du passé pour dessiner un monde nouveau. Eux, au contraire, s’inspirent de l’existant et des formes de la nature.

Ils sont très soucieux d’associer le lieu et l’habitant.

Ils ne sont pas dans la posture de l’architecte-auteur qui dessine un projet, mais ils accompagnent des démarches d’auto construction.

Il y a la dimension écologique, avec l’idée de construire intelligemment avec l’environnement.

En 1979, Jean-Louis Chanéac participe à la construction d’une maison bioclimatique proche d’Albertville, bien en avance sur son temps.

Parlez-nous des réalisations de Jean-Louis Chanéac  en Haute-Savoie que l’on connaît peu ? 

Il existe deux maisons privées à Annecy-le-Vieux avec des plans orthogonaux très éloignés de ce qu’il construit pour sa propre maison.

En visitant ces maisons, on se rend compte qu’il a toujours eu le souci du détail. On trouve toujours un élément sculptural.

Dans l’une des deux maisons, la cheminée articule tout le plan, c’est l’élément fédérateur.

Il a également réalisé une opération de 500 logements à Seynod, une maison qui surplombe le lac en direction des Marquisats et de nombreux immeubles d’habitation.

Comment reconnaître le style de Jean-Louis Chanéac ? 

On reconnaît sa patte dans ses dessins. Parfois, il fait des grands écarts étonnants. Il s’adapte toujours au contexte.

Quand il peut faire de l’architecture prospective qu’il affectionne à ce moment-là, il y va à fond.

Puis quand on lui donne d’autres opportunités, il repense le lieu en essayant d’introduire des éléments d’évolution du bâtiment.

Pour lui, on ne produit pas un bâtiment fini.

Il doit y avoir des éléments appropriables pour que le bâtiment puisse évoluer, pour les futures générations.

À l’image des cellules accrochées à la façade, pour agrandir son logement au gré des besoins que mettra en œuvre Marcel Lachat à Genève en 1970.

En 1975, fin de la période prospective pour Jean-Louis Chanéac.

À quoi s’intéresse-t-il alors ?

Après, il se revendique d’un « régionalisme synthétique ».

Il s’inspire des constructions savoyardes et les remet au goût du jour.

Son agence prend de l’ampleur ; il a des commandes importantes notamment pendant la période des Jeux Olympiques d’Albertville.

Il a fait un pas vers la postmodernité. Il s’affranchit de beaucoup de règles modernes.

Il existe une recherche esthétique très poussée dans ses projets, tout en restant fidèle à ses idées.

Il se préoccupe toujours autant du confort des habitants et de l’identité du territoire dans lequel il construit.

Il était très attaché à Aix-les-Bains et à la Savoie.

Que devient Pascal Häusermann à la fin de la période prospective ?

Il ne peut pas construire ce qu’il aimerait et arrête l’architecture. Il s’est lancé dans la promotion immobilière. Il a toujours eu envie d’entreprendre.

Il commence par rénover l’immeuble Clarté à Genève, où il a habité enfant, puis rachète des immeubles dans le quartier, les rénove pour les revendre.

En 1986, propriétaire du Château des Avenières, il abandonne son idée de le transformer en complexe hôtelier de luxe avec golf.

À la fin de sa carrière, passée entre la Suisse et l’Inde, il relance la fabrication de bulles industrialisées en métal, dans un atelier indien.

Ces architectes imaginaient des projets aux formes souvent rondes et organiques. Aujourd’hui, on voit très peu ces formes.

Comment explique-t-on leur engouement pour la rondeur dans les formes architecturales aujourd’hui ? 

Les architectes choisissent le rond pour une question  d’optimisation.

Le volume d’un œuf permet d’avoir le maximum de surface pour le minimum de matière.

On peut produire un espace plus grand pour un coût minimal. Pour les architectes, c’est aussi une forme plus naturelle.

Les volumes courbes accompagnent mieux le corps et sont adaptés à la vie.

Ces architectes ont réalisé de nombreuses recherches sur les cellules d’habitation.

Ce sujet passionne-t-il toujours  autant les architectes ?

La question de la cellule est un thème constant, moderne dont il est déjà question avec Le Corbusier dans l’Unité d’habitation à Marseille.

C’est comment réfléchir à un espace minimal assez normé chez les Modernes.

Tout le travail de Jean-Louis Chanéac et Pascal Häusermann et d’autres est de déconstruire  cette question en se disant que peut être minimal, mais que  ne doit pas être trop normé pour que l’individu puisse s’approprier ces cellules.

Notamment grâce leur dimension combinatoire qui donne des possibilités infinies et le choix à l’habitant.

© D.Harreau

 

Propos recueillis par Patricia Parquet