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On ne saurait dater les différents bâtis du Hameau de l’Albert 1er. Au détour d’une porte, on distingue une date, 1756, sur une autre, on peut lire 1997… Récolté  dans la vallée, à Morzine, dans les Aravis ou en Beaufortain, le vieux bois qui le compose a de quoi donner le tournis à un futur anthropologue qui tenterait de comprendre quand et comment le Hameau est sorti de terre. Avec Pierre Carrier, le propriétaire, et son architecte Bernard Ferrari, Cosy-Design revient sur cette naissance qui a lancé l’engouement pour ce matériau qu’on juge si noble aujourd’hui.
Propos recueillis par Myriam Cornu.
Photos : Pascal Lebeau (sauf portrait, © Myriam Cornu).

Pierre : Bâtir de nouveaux volumes avec du vieux bois, nous étions des pionniers dans l’idée, mais Les Fermes de Marie, à Megève, nous ont damé le pion dans la réalisation (sourire). Cela me trottait dans la tête depuis longtemps. Mon ancien beau-père, et son père également, étaient menuisiers. J’ai pris goût au travail du bois à leurs côtés. J’ai démonté ma première ferme à Servoz en 1986. Le concept de hameau en vieux bois est donc né bien avant qu’il ne soit livré, en 1997. D’abord, j’ai mis 8 ans à acquérir le terrain. En 1973, à la construction de l’Ensa, les propriétaires dont mon père, avaient été expropriés. Au début des années 80, nous étions en train de manger avec l’équipe et nous avons vu des hommes prendre des mesures. Un projet de gymnase, avec un mur de 17 mètres de haut, se dessinait… Nous nous sommes battus contre ce disgracieux bâtiment. Sans quoi le destin de la famille Carrier aurait pu basculer…

Bernard : Marcel, ton papa, aimait déjà le vieux bois. Il en avait déjà récupéré en son temps. Il avait même acquis le grenier qui avait été offert au champion de ski François Bonlieu, à côté du téléphérique du Brévent. Bonlieu, devenu fou, avait failli le brûler le jour où il avait décidé de trucider ses trophées par le feu…

Pierre : C’est pour ce même amour du vieux bois que j’ai démonté cette grosse ferme, en 1986. Je voulais faire quelque chose de cette matière si belle, si pleine, si riche d’histoire. J’aimais le bel atelier à l’ancienne du Pépé Paul, très minutieux. On avait construit des choses ensemble. J’étais un peu inconscient…

Bernard : Je lui avais dit qu’on n’y arriverait pas. Je me rendais compte qu’il fallait une somme de bois colossale. J’ai conseillé à Pierre de privilégier le bois brûlé (ndlr, un bois neuf traité thermiquement pour obtenir un effet « vieux bois »).

Pierre : On a tout fait en vieux bois. Pour moi, c’était ça ou rien. On voulait de la cohérence dans ce projet.

Bernard : Nous ne voulions pas d’un décor d’opérette. C’est pour cette raison que Pierre a mis tant de temps à acquérir le matériau idoine. Il fallait que tout s’harmonise, que les bois jouent entre eux. L’élan donné à l’hôtellerie de montagne par le style Fermes de Marie a été colossal. Mais il faut faire très attention, je suis très opposé à l’usage du vieux bois tout azimut. Quand on démonte, l’avantage, c’est qu’on a la culture : on comprend comment les choses étaient faites. L’authenticité, on l’a trouvée là.  Nous avons voulu respecter une typologie. Nous nous sommes inspirés des fermes du Val d’Arly, du Beaufortain, des Aravis, de Megève, de Chamonix bien sûr : cela nous a donné un vocabulaire. Le Hameau, c’est une synthèse.

Pierre : J’avais fait mes crobards et j’ai filé ça à Bernard, pour qu’il insuffle sa rigueur, de la cohérence.

Bernard : J’ai exigé que tu l’écrives, ce fameux programme ! Écrire aide à formaliser, à cadrer. Au fur et à mesure du chantier, depuis l’esquisse au 200ème, nous sommes toujours restés fidèles au projet. La cohérence, pour nous, signifie : rien ne doit sonner faux, tout doit respecter le bâtiment d’origine d’où proviennent le bois, comme en hommage. La façade nord, où se trouvent les chambres regardant la Suisse, est une façade du Valais. Deux façades de maisons du Beaufortain (nous sommes beaucoup allé sur place, à l’époque) ont dû être assemblées pour qu’on trouve la hauteur nécessaire à la construction de la Ferme. Les assemblages ont été numérotés et respectés. Les bois plus gris, qu’on avait trouvés en façade nord, ont été installés en façade nord. On était contre le mensonge. Contre l’architecture pastiche. Contre les copies serviles. On a été vers une architecture analogique, une réinterprétation rigoureuse des dessins, des assemblages d’origine.

Pierre : Je n’ai pas fait ça pour « faire avancer Chamonix » ou tirer quoi que ce soit vers le haut. Je l’ai fait pour moi. J’avais créé
une entreprise, avec cinq salariés et moi, tellement j’étais impliqué, habité par ce projet.

Bernard : Cela a donné 15 mois de folie. Je bossais tous les jours à compter de 6h du matin. On a mis en œuvre 11 entreprises de bois et de menuiserie différentes, à raison d’une ou deux chambres par entreprises. Il fallait livrer pour Noël. Les menuisiers les plus pointus ont afflué ici. Les 12 chambres (de 50 m2 en moyenne) représentaient le gros morceau.

Pierre : Tu oublies la structure en béton : tout est cuvelé parce qu’il y a de l’eau en dessous. On avait les machines à bois ici. La scie à ruban ne rentrait pas ! On avait un atelier de menuiserie. On a géré 1000 m2 de plancher en 3 mois.

Bernard : L’établissement avait déjà une solide réputation mais l’ouverture du Hameau a boosté  l’affaire familiale. Sur le bâtiment principal de l’Albert 1er, des 44 chambres qui existaient en 1983, tout a été cassé en 2004 pour aboutir à 21 chambres. C’est simple : tous les ans depuis 1993, les lieux étaient en travaux.

Pierre : Pas cette année (rires !). Avec l’ouverture du Grépon, l’hiver dernier, nous avons mis la touche finale. Nous avons bien utilisé l’espace. Notre force, c’est d’être quasiment en centre ville de Chamonix et d’avoir de la verdure.

Perrine Carrier-Maillet (qui dirige à présent l’établissement) : Le vrai luxe, c’est l’espace. Il faut résister à la tentation de le combler.

Bernard : Si on regarde en arrière, résumer notre style, c’est la difficulté. Le point qui relie tout ça, c’est la volonté de design au sens large. On fait des fermes, ok, mais on s’exprime avec du mobilier moderne. On voulait évoquer les stratifications des époques.

Perrine : Ici, dans le bâtiment principal, c’est l’inverse. Sur un fond moderne, on trouve de vieux meubles en clin d’œil dans les chambres. Ils participent au dialogue entre les bâtiments.

Bernard : Oui, le support ici est Belle Epoque mais il invite le designer japonais Kita. Toutes les chambres de l’Albert sont différentes mais toutes pensées selon le même système : j’ai proposé un tableau de montagne / une chambre / un vieux meuble. Avec une déclinaison de couleurs dans les frises des salles de bains et dans le mobilier contemporain. C’est le tableau qui nous guidait pour la colorimétrie de la chambre. On a mis les meubles anciens de qualité, un peu exceptionnels, précieux, sur un socle, comme dans un musée. En guise d’hommage à ce bois qui, en vieillissant, gagne en beauté. Encore et toujours.