A bord du train des glaciers ou du Bernina Express, on embarque pour beaucoup plus qu’un Zermatt-St Mortiz ou d’un St-Moritz-Tirano. Une expérience. Un monde clos. Une traversée des Alpes. Journal de bord.

Je trouve des points communs entre les croisières sur un beau yacht, style Cie du Ponant et les voyages à bord de ces trains mythiques. On passe le marchepied (on embarque), on se pose à sa place (sa cabine), dûment réservée des mois à l’avance… et on se laisse vivre. Notre seul « devoir » est d’admirer le paysage qui occupe toute la « baie » vitrée (les vitres montent au plafond et ne coupent pas la cime des arbres). D’écouter les commentaires qui sortent des haut-parleurs quand on traverse un lieu spécial (ils arrivent à point nommé, juste ce qu’il faut). De sourire au maitre d’hôtel qui vient poser une nappe et un couvert étincelant sur votre tablette, le menu (cuisiné à bord) et le célèbre verre à fond incliné (vendu à la boutique du train).

Le serveur équilibriste passe ensuite vous servir façon Downtown Abbey (tant que le train ne swingue pas, sinon c’est moins stylé !). Après l’émincé de veau à la crème (beaucoup de crème), les fromages, le café et le pousse café (la grappa, servie de haut dans de petits verres)… un petit somme s’impose mais le paysage vous tient en haleine… on s’endormira ce soir.

À bord du Glacier Express

De Zermatt, dès que l’on a tourné le dos au Cervin, on commence à descendre. Par la fenêtre défilent une vingtaine de jolis mazots de bois, chacun sur sa parcelle de vigne, la rivière bouillonne en bas dans la vallée. Les chalets portent des noms charmants, peints sur la façade avec un petit bouquet : Silvana, Schiffsblume… Les volets sont verf vif, rouge gansé de blanc ou bleu vif. Parfois, les ruches sont assorties.

Le contrôleur a rehaussé la chemise de son uniforme d’un petit galon imprimé d’un poya, il ne quitte pas sa besace en cuir rouge.

À certaines gares, c’est arrêt sur demande. Un petit rassemblement de nains de jardin en plastique piétine devant la porte du chef de gare de Kalpetran. Les gares affichent leur âge : 1890.

Le train attaque la pente et s’enfile dans des gorges de plus en plus étroites, tout le monde est à quatre pattes à la recherche de son stylo (prévoir des tablettes anti-dérapantes). Les passages sont si étroits qu’on discerne les buissons de myrtilles sur les rochers. Des chèvres noires se poursuivent sur les escarpements. Les villages sont de plus en plus petits. Des hameaux aux toits de lauze qui se confondent avec les éboulis. D’énormes blocs semblent s’être arrêtés miraculeusement à l’entrée des hameaux. À Stalden, on entre dans la vallée la plus profonde de Suisse. Très escarpée : 1km correspond à 125m de dénivelé.

Le silence est frappant. Seuls les changements de régime de la crémaillère font des petites secousses. Les Suisses en groupe parlent fort, les Japonais parlent bas. Un couple Suisse : après avoir suspendu son anorak, il a pris place avec un soupir de soulagement devant une pile de BlickSport. Elle regarde pensivement par la fenêtre. À 11h45, déjà le déjeuner ! On est prévenu par les bonnes odeurs, car le repas est préparé à bord !

Tout n’est pas enchanteur, entre Visp et Brig, des entrepôts suivent des barres HLM… le gris domine. Gris a donné Grisons ? La neige revient dans la vallée de Binn. Ulrichen, lieu d’origine des Walser, a des maisons de mélèze presque noires. On double une course de ski de fond aux couleurs de la COOP.

On passe le col de la Furka par un tunnel de 15,4km. Et on aborde le plus beau passage : entre la Furka et l’Oberalppass (2048m). Des courbes de neige veloutées, la couche épaisse se fend au passage du ruisseau et dévoile des strates de neige bleu. Pas d’arbre, un ciel bleu à vif.

Passe le vendeur de souvenirs : verres inclinés, circuit de train en bois, boule de neige… Tout le monde se redresse pour les Gorges du Rhin, le grand canyon de la Suisse, profond de 400m. Le lit de la rivière écume entre les gros galets et les panneaux de rafting. Des concrétions de pierre grise se dressent comme des pitons ou d’étranges pénitents. Cette longue vallée sans route est impressionnante. Perchés à 65m au-dessus du vide, on suit lentement la courbe du viaduc de Landwasser avant d’entrer dans un tunnel.

Chur, tout le monde descend ! Ou presque. Demi-tour, on file à un train normal entre les zones industrielles et les villages plats jusqu’à un monastère fortifié perché au bord du fleuve, porte d’entrée de l’Albula, ce long parcours de 122 km classé au Patrimoine mondial de l’Unesco. Une ribambelle de monastères et de places fortes, des tunnels en spirale, des viaducs sur l’abîme, des ravins d’éboulis, des cascades gelées, des ruines haut perché, des forêts de sapins, des gorges étroites… c’est le paysage sauvage de la Via Mala. On retient son souffle à Tiefencastel, lieu austère et invivable qu’on imagine hanté de légendes.

Des aigles royaux planent, autrefois chassés, aujourd’hui protégés. Dès que la vallée s’élargit, c’est bouleversant comme la vie reprend, les villages se pressent. Les chalets font place aux larges fermes crépies. On est dans la région de Segantini, à Savognin. Et le plus grand parc naturel de Suisse. À Bergün, on sourit de plaisir en voyant les premières maisons décorées de sgraffites. Il y a de la douceur dans le paysage.

L’Albulalinie fait des loopings avant de filer droit sur Bever et descend de 416m sans crémaillère ! On croise une piste de luge plusieurs fois comme dans le film Budapest Grand Hotel. A la gare de Preda, il n’y a que des voyageurs avec luge, le modèle unique en bois avec une toile rouge tendue. Un long tunnel puis une large vallée riante, partout des fermes pimpantes ornées de sgraffites, c’est Bever. Peu après, on entre à St-Moritz.

À bord du Bernina Express

Bernina Express par Nikita Khandelwal

Bernina Express par Nikita Khandelwal

Nous avons pris le Bernina Express à Saint- Moritz, mais il partage la première partie du trajet, depuis Chur, avec le Glacier Express.

A partir de Saint-Moritz, le spectacle est très différent, on plane en haute montagne, on longe des paysages glacés, l’impression de solitude et d’espace est grandiose. On roule “à plat“ mais… à plus de 2000m entre des étendues de neige jamais foulées, on enjambe des torrents verts d’écume, on longe des lacs gelés, tantôt en “black ice“ (quand il a gelé sans neiger) tantôt blancs de neige fraiche, comme le Lej Nair et le Lago Bianco. Dans cette immensité, pas un village, pas âme qui vive, des étendues blanches sans une trace de pas, sans un sac à dos à l’horizon… l’effet est saisissant, la lumière joue sa part de magie…

Quand le train stoppe à Alp Grüm, on descend s’éparpiller sur les rails et regarder la vue depuis la terrasse de l’unique bâtiment, tout à la fois gare, restaurant et auberge, construit en 1923. C’est le matin, les couettes prennent l’air aux fenêtres. On se dit qu’on reviendra dormir ici pour se réveiller au milieu de ce cirque de montagnes, du glacier du Palü vers la plaine de Cavaglia.

Puis on commence à descendre vers Tirano, le paysage devient moins austère, et tout de suite plus habité…Le Bernina accomplit une sorte de « grand 8 » époustouflant, un virage complet à 360° dans la vallée de Brusio. À Tirano, on pose le pied à terre et on est en Italie, l’accent est joyeux, le soleil brille… On est affamés, on a une bonne heure devant nous avant de repartir en sens inverse.

On suit les habitués qui vont droit à la bonne adresse, à deux pas de la gare, le bistrot Merizzi, décor de laiterie et brocante. Les prix sont italiens : 12.50€ une grande assiette de carpaccio de Bresaola, et cèpes marinés, couvert de lamelles de Parmesan. Au pas de course, on parcourt le quartier, entre dans l’église. C’est l’heure de repartir, on se mettra du côté gauche (à l’aller, la meilleure vue est du côté droit), et on verra tout à l’envers. Tout sera différent. Et c’est comme si tout recommençait.

 

291 km, 8h03 de trajet, du Cervin à l’Engadine, de Zermatt à St Moritz, 291 ponts, 91 tunnels, une traversée des Alpes centrales suisses. Le voyage inaugural du Glacier Express eut lieu en 1930, avec une locomotive à vapeur, en 11h. www.glacierexpress.ch

De Chur à Tirano, 156 km, effectués en 4h15,( 2h30 de St Moritz à Tirano) 55 tunnels, plus de 196 ponts. Par ses paysages, sur 122 km de Thusis à Tirano, dans le Tessin, la ligne du Bernina Express est inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco. www.berninaexpress.ch

Le Swiss Travel Pass, offre des trajets illimités en train sur plusieurs jours (avec supplément sur certains trains tels le Glacier Express et le Bernina Express). Nombreuses offres et avantages supplémentaires, détails sur www.swisstravelsystem.com

Reportage de Noëlle Bittner