Haus Knapp, Ardez

Dans une de ces fermes de l’Engadine où hommes et bêtes vivaient sous le même toit, l’architecte Duri Vital a réussi la transition entre tradition et mode de vie contemporain. La Stube est toujours au cœur de la maison et des parois de verre relient l’habitation à la grange, ouvrant l’espace en un loft exceptionnel.
Concept Mirko Beetschen / Photos Quirin Leppert / Texte Ruth Handler, traduit de l’allemand par Noëlle Bittner

Quand le froid s’installe sur l’Engadine avec ses nuits glacées et ses ciels piquetés d’étoiles, le mode de construction local paraît d’une logique évidente : l’étable avait sa place dans la maison pour faciliter les allées et venues du paysan et pour que la chaleur des bêtes monte jusqu’à son habitation. Et le foin, déversé dans la grange l’été servait d’isolant naturel. Si deux maisons s’accolaient, elles étaient encore mieux abritées du froid.

Sur la place d’Ardez, un des villages les mieux conservés de Basse Engadine, la moitié d’une de ces maisons siamoises bâtie en 1642 s’est retrouvée transportée au 21ème siècle dans le plus grand respect de la tradition architecturale paysanne.

Luminosité de l’espace, structures épurées et nouveaux matériaux font ressortir la beauté des bâtiments d’origine. La maison était inhabitée depuis soixante ans. Il est vrai qu’elle avait un défaut majeur : trop peu de lumière parvenait jusqu’à l’arrière de cette ferme incrustée dans les ruelles étroites au cœur du village. « La situation n’avait rien d’idéal, reconnaît Claudia Knapp, la propriétaire. Il n’y avait même pas l’eau courante, encore moins de canalisations. Les pièces poussiéreuses étaient remplies de bric à brac. Mais en contrepartie, il y avait le Sulèr, l’entrée, les douze mètres du passage avec ses voûtes croisées, et en haut à l’étage, la cuisine aux murs noircis et la petite Stube en pin d’arole ». En spécialiste de la culture suisse, Claudia Knapp a décelé le potentiel de cette maison et engagé pour sa restauration l’expert en architecture de l’Engadine.  A travers toute une série de réalisations, l’architecte Duri Vital, installé à Sent, un des plus jolis villages de la région, a montré son talent pour relier l’ancien au contemporain. En ouvrant les trois niveaux vers la grange et en faisant scier de larges ouvertures dans les cloisons de bois, il a littéralement désenclavé cette maison et effacé toute impression d’enfermement. De grandes portes de verre coulissantes ouvrent le passage à la lumière et éclairent les pièces du fond autrefois condamnées à l’obscurité.  Non chauffés, les différents niveaux de la grange offrent une terrasse et une pièce à vivre délicieuse pendant les brèves chaleurs de l’été. Même en hiver quand les portes coulissantes sont fermées, les baies vitrées peuvent rester ouvertes. « Il rentre bien quelques flocons, dit Claudia Knapp, mais c’est sans importance car l’air est sec et le bois de mélèze ne prend pas l’humidité ».

La structure en pierre de l’habitation est chauffée par géothermie. L’ancienne Stube en bois d’arole avec son accès à la ruelle perpétue le souvenir d’un mode de vie à l’ancienne. C’est là que se tenait la famille pendant les longues soirées d’hiver. « Les femmes et les enfants, raconte Claudia Knapp, s’asseyaient sur la banquette  qui faisait le tour de la pièce  et l’homme avait la meilleure place près du poêle. » Le trésor de la Stüva, la petite Stube est certainement son buffet richement ornementé. La pièce de collection, retrouvée dans les réserves du Musée d’art populaire trône à sa place d’origine. Derrière le poêle rutilant converti à l’électricité et que l’on peut réguler indépendamment du chauffage – trois marches montent à une lucarne. Autrefois, on passait directement de là dans la chambre à coucher commune pour éviter l’escalier glacial. La réserve à bois basse de plafond, prolongée au 18eme siècle d’une pièce pour les domestiques et la cuisine avec ses voûtes luisantes de poix forment la partie la plus ancienne de la maison. Le « Chà da fö », la maison du feu, appellation poétique de la cuisine dans l’idiome local, concentre dans un petit espace une installation High Tech dévolue aux agapes culinaires. En face, dans l’ancien cellier, l’architecte a installé la salle de bains. Lavabo et baignoire sont taillés dans la masse d’anciennes stalles en vieux bois de pin.

Le deuxième étage est un spectaculaire “loft paysan“ !  Le sol clair en epoxy reflète la lumière dans l’espace. Parallèlement aux deux anciennes chambres à coucher, une grande chambre a été aménagée. La nuit, le cube de métal futuriste brillant qui renferme douche et dressing s’éclaire et semble léviter au-dessus d’une traînée de lumière.

Comme rien n’est au même niveau, l’architecte a ajouté un “plus“ inattendu : du deuxième étage une échelle de meunier conduit directement à une chambre nichée sous la charpente du toit. Et à la terrasse orientée plein sud, abritée du vent et de la pluie et qui offre une vue panoramique sur les Dolomites et la Haute Engadine.